Brown Sugar  
  Le désespoir a envahi chaque neurone de chaque cerveau de chaque être vivant sur terre. Mais tout le monde s'en fout alors je me réveille et j'oublie ce vilain rêve. Je descend les escaliers de la maison familiale en toute quiétude et je me poste devant la table de cuisine et m'enfile un grand verre de jus d'orange. Ma famille n'existe plus. Elle a disparu sous les ruines de l'AWOL et je soupire en pensant à ce que je ne pourrais plus jamais avoir jusqu'à ce que la mort me prenne et puis je me ressers un grand verre de jus d'orange. Le liquide parcourt mon oesophage et tombe, glacial, dans le bain d'acide de mon estomac. Ainsi vont les choses, froides et liquides, jusqu'à la désintégration et le recyclage.

Je suis dans une maison abandonnée. Des cris arrivent avec de la musique et des danseuses en bikini tout droit sorti de clips de raps ondulent leurs corps et laissent deviner leur sexe en courbant leurs croupes. C'est la télévision qui envahit mon cerveau et puis le silence se fait et une gifle tombe, dure et ferme, sur ma joue gauche. Le rêve est fini et mon beau père m'apostrophe : « Toujours en train de regarder des nègres espèce de petit enculé, je vais t'apprendre à suivre le chemin moi! » Alors je me carapate et entend la boucle de ceinture heurter ma colonne vertébrale et les larmes automatiques pointer sur mes joues. « Espèce de petit enculé, toujours à rien foutre, je vais te faire passer l'envie moi ! » Et la ceinture heurte mon coccis. Et la ceinture heurte mon tibia. Et la ceinture heurte mon crâne et je saigne et ma mère arrive : « Arrête Paul ! » et Paul : « Tu crois que je vais le laisser sécher les cours ! Te mêles pas de ça et va préparer le repas ».

Avant le repas ma mère me fait prendre du paracétamol mais la douleur ne vient pas du corps mais de l'esprit et il y a trop de mauvais esprits dans cette maison pour que je survive plus longtemps alors je sors de table : « allez tous vous faire foutre ! » et je claque la porte en courant et je prie pour que le fusil ne sorte pas derrière moi.

Dehors la pluie tombe et mes larmes s'emmêlent les pinceaux et je n'arrive plus à les reconnaître alors je les oublie et j'avance droit devant. Les pavillons se succèdent à droite et à gauche avec leurs pelouses nickels et leurs drames sourds et muets. Le monde ne parle plus. Le monde a oublié le langage. Le monde a oublié les mots. Il ne connaît que la télévision, la radio et les expressions machiniques des commentateurs sportifs. Le Verbe est mort. Et l'homme avec. Alors je pique une bagnole et je file vers le centre ville mais les larmes n'arrêtent pas de couler alors j'accélère plus vite et bientôt le platane vient embrasser la voiture et la douleur cesse enfin.

2

Des fantômes m'écartèlent et fouillent mes poches et puis un saint bernard arrive et les vautours s'éloignent comme une volée de moineaux et le saint bernard m'extirpe de la voiture « t'as eu du bol vieux, t'as rien ! T'as soif ? » Alors je bois au goulot et je vomis aussi sec. Et le saint bernard : « ça va passer vieux » mais ça ne passe pas et je vomis encore une fois jusqu'à ce que ce soit le jus d'orange et la bile qui tâche le sol.

Je veux parler au Saint Bernard mais le Saint Bernard ne veut rien entendre « Ouais ouais, c'est ça » qu'il me dit et puis il m'aide à sortir de la voiture et lance son mégot de cigarette sur le réservoir et la voiture explose et les pavillons s'illuminent et les lumières s'allument aux fenêtres et des silhouettes noires surgissent dans leur encadrement et je rigole enfin avant que nous ne partions vers le centre ville en bus et que Tim me dise « tu vois, c'est pas si dur! ».

Dans le bus les gens dorment et nous gardons le silence et puis nous arrivons en ville et Tim me dit qu'on descend là. Je ne veux pas lâcher mon saint bernard et je le suis aveuglément comme un pantin et puis nous arrivons dans un bar où Tim rigole et colle les jolies filles et taxe des clopes aux mecs qui essaient de les serrer. « eh Tim, arrête de faire chier le monde » et le barman lui lance un paquet de clope et lui envoie une bière sur le zinc que Tim descend aussi sec.

Je suis à nouveau seul et Tim m'a oublié pour les seins des jolies filles alors je regarde le bar et j'essaie de retenir les larmes de douleur qui pointe encore à la naissance de mes yeux. C'est ça la vie une poignée de larmes qui refusent de sortir et des gens heureux qui tentent de les oublier alors je fais comme eux et je bois une margarita bien froide et les neurones se déconnectent enfin et je regarde le bar et j'écoute sa musique latino. Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes.

Le bar va bientôt fermer et Tim est parti depuis longtemps alors je sors mon porte feuille et j'essaie de compter les dollars qu'il contient mais je n'y arrive pas alors je vais voir le barman et je lui dis de se servir mais il me dit « c'est bon , ce soir c'est moi qui régale » alors je souris pour la deuxième fois de la journée et je me dis que cette journée est en tout point exceptionnelle.

3

Dehors il pleut toujours et je regarde la Tour du Coït illuminer le ciel de la ville et faire tourner son rayon lumineux au dessus des buildings. Je ne veux pas rentrer. Je ne peux pas rentrer. Pas après avoir passer une soirée à sourire. Alors je marche dans les rues et les immeubles se succèdent et les clochards se recouvrent de cartons et le soleil vient tout doucement alors je pousse la porte d'un immeuble et je retrouve Tim. Tim serre entre ses dents un élastique et tapote son bras et essaie de planter une aiguille dans des croûtes ce qu'il arrive à faire et je vois le liquide brun de la seringue disparaître par l'aiguille et Tim s'affaisser , un sourire béat aux lèvres et je me dis que c'est de cela dont j'ai besoin pour commencer le journée avec, encore, le sourire.

Tim met du temps à émerger mais il comprend vite ce dont j'ai besoin et ne prend pas la peine de me demander ce que je veux. Il me tend l'élastique et fait chauffer une poudre marron dans un papier aluminium de paquet de cigarette avant de mettre la poudre liquéfiée dans la seringue et de me serrer l'élastique et de me dire « tu vas voir, tu vas rigoler ». et le liquide pénètre mes veines et aussitôt je n'ai plus mal nulle part et aussitôt je rigole.

 
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