| Les clochards célestes | |||
| Quoi
de plus ? Juste la mort. Les flics filent à toute allure vers la
gloire et je suis seul dans le hall. Je retire l'aiguille de mon bras et
redresse mon buste enfoncé par le shoot. L'air entre à nouveau
dans mes poumons. Par la porte vitré, je vois nettement le fantôme
de Tim m'interpeller et m'inviter à aller boire un verre. Alors je
sors du hall en rabaissant mes manches et je file sous la pluie vers le
latino et son mescal.
Les clients sont déformés par la bouteille devant mes yeux. Le ver monte et descend dans le liquide. On raconte que le mescal peut vous rendre fou. J'attends encore. Et je crois de moins en moins en ce que peuvent dire mes semblables. Un couple s'embrasse devant moi en toute impunité. Je me suis rasé hier soir et je suis sûr que ce soir je vais en faire autant. Embrasser une femme à pleine bouche. Je rêve de jambes fuselés et de sexe épilé. De peau de pêche et de frissons voluptueux. Et puis le barman m'interpelle : « Eh Mescal ! T'as tué ton pote ? » Je n'arrive toujours pas à croire qu'il soit mort alors je mens. Je dis qu'il avait déjà sa dose. Et le barman me fout la paix. Le barman ne vient pas me tenir compagnie. Le barman croit encore aux mensonges. Le barman a toujours des amis en vie. La barman ne voit pas encore leurs fantômes. Ça viendra. Les rues sont glacées et les sirènes hurlent. Je caresse mes joues imberbes. Je sens le vent pour la première fois sur elles depuis bien longtemps. Alors je regarde le ciel en face. Et puis je regarde les autres. Ils ne regardent pas le ciel. Ils se regardent. Ils se cherchent dans le regard des autres. Ils sont devant leur télévision. Ils s'y croient , de l'autre côté de l'écran. Ils sont drogués et narcissique. Chaque nouvelle image les fascinent autant que Narcisse son reflet dans la rivière. Le monde est mort. A mort le monde. Un flic fait du zèle . Il m'arrête. Il me demande mes papiers. Je n'ai pas de papiers. Alors il recule de trois pas et me met en joue. Les gens passent plus vite. Et puis le flic me dit de mettre mes mains sur la tête avant de me passer les menottes. Le commissariat central est un vaste hall avec des geôles cachées dessous. Le pharmacien vient me rendre visite. Il est désolé que je sois toujours en vie. Alors on me dit que pour sortir je peux passer un coup de fil et demander à ce que l'on paie la caution car le pharmacien ne maintient pas sa plainte. Il voulait juste me voir. Mais je n'ai personne à qui téléphoner. Alors je retourne dans la cellule. Le type sent l'alcool à plein nez et son costard et moucheté de vomi. Il ronfle bruyamment et tente vainement de retenir son souffle. Mais il n'y arrive pas alors il ronfle encore plus fort. Je n'arrive pas à dormir. Il n'y a pas d'avenir dans les ténèbres du monde. Alors je compte mes centimes. Mais je n'ai rien. Les frissons reviennent. Et tout devient noir. Les hommes en blouse blanches me retirent le masque. Et me demande si je vais bien. Je dis que oui. Ils me disent qu'ils vont me garder en observation. Des flics veillent devant ma porte. Je ne suis qu'en sursis. Et puis les flics s'en vont et je pose le pied à terre. J'enfile mes vêtements et je sors. La drogue me protège. Alors je fais un tour dans la pharmacie de l'hôpital et remplis mes poches. Dehors le vent a cessé et la pluie aussi et les ténèbres aussi. Le soleil me pique les yeux. Les nuages m'aveuglent. Alors j'entre dans la bouche de métro en face de l'hôpital et je sors mon paquet de cigarettes. 2 Je sors quand les ténèbres ont ressurgis. Et je vais au latino. Et je commande une bouteille de mescal. Et j'attends de devenir fou. Mais je suis impatient. Alors je vais dans les toilettes et je me rase à nouveau et j'ajuste mon col. Et puis je retourne au bar. Ma bouteille de Mescal est maintenant à moitié vide. Et des filles jeunes et jolies entrent en même temps. Il y a une fille qui me regarde plus que les autres. Il y a une fille qui respire l'humanité. Il y a une fille qui me sourit. Il y a une fille qui ne sent pas mon odeur. Il y a une fille, cette fille, qui vient à ma table et qui me demande si elle peut goûter le mescal. Alors on parle. Judith ne cherche pas à étudier. Judith ne cherche pas à me connaître. Judith cherche juste un peu de chaleur humaine. Judith cherche juste des gens vrais. Judith pense que j'en suis un. Et je ne veux pas la décevoir. Alors je souris. Judith habite dans une résidence étudiante. Elle a une chambre de 9 m² et un lit une place et un petit lavabo et un frigo. Dedans il y a de la bière mexicaine et sur l'étagère au dessus de son lit il y a plein de livres. Quand Judith enlève ses vêtement je vois qu'il y a une cicatrice sur son ventre plat. Alors je lui montre les traces de fer sur mon dos. Alors on se sert dans nos bras et on se réchauffe les cicatrices. Il y a des choses qui sont dures à oublier. Il y a des choses qui mettent du temps à s'oublier. Il y a des choses qui vous marquent la chair et peut-être encore plus l'esprit. Il y a des choses que seuls ceux qui les ont connus peuvent comprendre. Il y a des choses que l'on devrait exposer et qui sont à jamais cachés. Alors je renfile mon manteau et je regarde une dernière fois Judith. Dehors la pluie se remet à tomber et me lave les yeux. Les clochards célestes n'existent pas. |
|||
| contact.amx | |||