| Aux innocents les mains pleines | |||
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La première fois que je lai croisée, cétait un matin où il faisait froid. Un froid de caribou. Je venais de passer la nuit chez Jim et je remontais le Strip. Dhabitude je fais pas attention aux femmes du Strip. Je dirais même que je les évite. Trop agressives. Trop intéressées. Je préfère passer mon chemin. Dhabitude. Pourquoi pas ce matin là ? Sais pas. A cause delle sans doute. Elle avait cette candeur dans le regard qui vous donnait envie de faire le con. A bien y repenser, cétait larchétype de la call girl de Végas. Le genre de fille à se damner. Le genre de filles à vous attirer des emmerdes. Une semaine plus tard, je lai recroisée en sortant de chez Jim. Javais un peu trop bu. Faut dire que lattente me pesait de plus en plus. Elle me décomposait. Javais besoin daction. Je lavaiit donc emmenée avec moi écumer les bars du Strip. La nuit battait son plein. Le ciel était aussi clair que le jour. Les lumières électriques dansaient sur son joli minois. Elle devait avoir à peine 20 ans. Un vrai miracle. On a fini chez moi. Je ne voulais pas aller dans son hôtel. Le matin elle a refusé de partir. Je lui ai expliqué pourtant. La vie. Ma vie. Je lui ai bien dit quelle était incompatible avec la sienne. Avec celle dune quelconque autre. Elle voulait rien savoir. Et moi jétais pressé. Jétais en retard. Je lui ai dit que quand je reviendrais elle devrait être partie sinon je la foutrais à la porte. Quand je suis parti, elle pleurait toujours. Je
suis arrivé en retard dune demi heure chez Jim. Mais personne
ne ma rien dit. Les choses avançaient enfin. Ruby et Rhodes
avaient réussi à rassembler le matos et les plans. Ils avaient
même dégotté une vidéo des installations sur
le site dun hacker californien. Un vrai plus. Les choses avançaient
et je men réjouissait. Maintenant fallait pas se précipiter.
Le lendemain, les choses se sont accélérées un peu plus encore. Le Grand Chef a débarqué chez Jim. Il a exigé quon agisse rapidement. Très rapidement. Il trouvait quon avait assez tergiversé. Je pense surtout quil en avait marre déponger nos ardoises. Quoi quil en soit, le résultat était le même. Fallait se magner la rondelle. Si bien quune fois le Grand Chef parti, on sest mis daccord et on est rentré chez nous, nerveux. Tout cela était un peu précipité tout de même. Arrivé chez moi, elle était sur le pas de la porte. Avec un il au beurre noir. Je nai pas été surpris. Comme si je my attendais. Comme si je savais que ça devait se passer comme ça. Comme si les emmerdes, je les attirais. 2 Quest ce que vous vouliez que je fasse ? Que je lui dise de se barrer en lui explosant lautre il ? Que je la conduise à lhosto ? Avec mon pedigree ? Je navais pas le choix, jétais ficelé. Une poche de glace plus tard, elle avait retrouvé le sourire. Quelle avait toujours aussi frais. Jy résistais tant bien que mal. Surtout, je ne posais aucune question et lui demandai de la fermer. Ce quelle fit. Jen fus fort aise. A minuit, Ruby ma bippé. Cétait le signal. Je partais le bide noué comme jamais depuis la première fois. Cétait mauvais signe. Rien n'était sûr. Rien n'était ficelé. Rien n'était PRÉPARE. Évidemment, rien ne sest déroulé correctement. Dabord les plans étaient foireux. Trop vieux. Ensuite les caméras ne montraient pas tout. On sest fait baisé à lintérieur. Bilan : cest le plomb qui nous a permis de sortir. Les poches vides. Au point de rendez vous, le Grand Chef nous attendait. Inutile de dire quil était plutôt furax. On a bien essayé de se défendre mais cétait peine perdue. Dans un geste inhabituel de sa part, il nous a laissé la vie sauve. Ce qui, en fait, nétait pas de la mansuétude mais plutôt du calcul. Il faut savoir quil tenait Vegas. Autrement dit, on ne trouverait plus de boulot sur Vegas. On était donc condamné à partir. Or ailleurs, on était condamné aussi, il le savait. Ce qui voulait dire quil soctroyait tout le fric quon avait sur place, bien au chaud dans ses banques, et nous plaçait dans un état de mort annoncée. 3 Tant quil y a de la vie, il y a de lespoir. Cest ce quon dit. Cest ce quon a pensé. On nétait pas décidé à crever comme ça. On sest bien regardé. Je me suis mis à calculer les heures qui me séparait du Mexique. Les autres devaient faire de même. On na pas échangé un mot. Au bout de 5 minutes et deux clopes, on est parti chacun de son côté. Cétait une histoire entendue. 4 Elle navait pas dû bouger depuis hier soir minuit. Toujours là. Toujours souriante. Toujours candide. Toujours lil poché. Jai voulu lui dire de se casser mais jai pas pu. Trop souriante. Trop candide. Trop amochée. Je me suis servi un whisky bien tassé, histoire de méloigner. Par la fenêtre, la ville semblait en état durgence, brûlante. Je me suis retourné vers elle. Elle souriait. Javais pas le cur à la laisser. Pas le cur à labandonner. Mon imagination me jouait des tours. Je savais. Je savais quil ne fallait pas lui céder un pouce. Mais je savais aussi sa fin après une nuit sans donner de nouvelles. Cétait la maison close, là haut sur les hauteurs. Un truc moche, très moche. Et elle était belle, trop belle. Cest elle qui a conduit jusquau Mexique. Elle na pas bronché une seule fois. Pas eu une seule fois la voix chevrotante ou le geste hésitant. Une championne. Sans vouloir lui enlever de mérite, je lavais joué minimaliste pour lui éviter des sueurs froides. Elle savait juste que les flics ne maimaient pas. Cest tout. Nempêche quelle na pas paniqué. Une fois le poste frontière passé, jai repris le volant. Les choses sérieuses commençaient. Le plus gros danger maintenant, ce nétait plus les flics, mais les autres. Tous les autres. Ceux qui augmentait grandement nos chances de mortalité précoce. On sest donc mis à rouler tranquillement histoire déconomiser un max lessence et de limiter les arrêts. Moins on nous verrait mieux ça serait. A Culiacan, José nous attendait. Jétais exténué. Nous n'avions fait que deux pauses de 10 minutes en deux jours de route. Le reste du temps on bouffait de la poussière en baissant les yeux à chaque voiture croisée. Un vrai calvaire. Mais on était arrivé. José nous avait aussitôt mis à laise. Avec de la tequila. Ça ma déridé. Dans leuphorie, je me suis même mis à sympathiser avec elle. Lucille. Elle était aussi fraîche et souriante que la première fois. Ces horreurs, ce périple, navait pas eu de prises sur elle. Le lendemain, je décidai de passer à laction. Je décidai de mourir. Administrativement parlant, jentends. Gustavo, un ami de José ma fourni de nouveaux papiers et un cadavre. Mexicains. Officiellement, je suis mort dans un accident de la route entre Austin et Culiacan. On sest empressé de rapatrier le cadavre calciné, donc non identifiable, dans mon cercueil. Mes parents ont dû pleurer. Peut-être. Le Grand Chef, lui, a dû jubiler. Cest certain. Quant à moi, jétais heureux. Je venais de le baiser. 5 Il ne restait plus quà attendre un peu. Les sous étaient bien au chaud et surtout hors de portée du Grand Chef. Qui devait bouffer ses Stetson à lheure quil était. Pourquoi ? Et bien tout simplement parce que la Mexican Orphan Foundation était mon légataire universel. Ainsi officiellement, le fruit des mes 150 casses allait il uvrer, dici quelques mois, à la prise en charge et au développement des orphelins mexicains. La justice des États Unis y veillerait. La Grande Classe. Cétait Gustavo qui en avait eu lidée, un soir où je planquai déjà chez lui. Il mavait dit prépare toi une porte de sortie béton, parce quun jour tu devras mourir. Je lavais pris au mot. En attendant quen bon administrateur de la MOF, il me reverse mon dû, je prenais du bon temps aux frais de sa famille. Lucille semblait aimer le Sinaloa. Ce qui était rare pour une femme. J'ai fini par me faire à elle. Comme elle a fini par se faire à moi. Faut dire qu'aux alentours, les mecs faisaient plutôt dans le moyen-âgeux. La femme à la maison. Pour élever les enfants et préparer la tambouille. Les fils portés aux nus la descendance !-, les hommes entre hommes et gare aux femmes qui n'ont pas d'hommes ! Elles se transforment vite en trophées sur un tableau de chasse qui ne fait pas de différence entre rien et une femme. Lucille avait vite compris cet état de fait. Si bien qu'elle ne sortait guère boire un coup seule. Elle avait bien essayé. Mais elle avait vite compris. Moi, je ne trouvais rien à redire. Je la découvrais. Je me demandais ce qui la rendait si...si....si candide et juvénile. Je n'arrivais pas à lui donner d'âge. Et j'évitais de trop creuser la question par peur de la -mauvaise- surprise que je pourrais avoir. Ce qui fait que nos conversations étaient plutôt banales. Et ça m'allait bien. L'argent a fini par tomber. Un lundi. La veille on avait fait pour la première fois chambre commune depuis notre escarmouche à Vegas. Chouette. On avait fait la fête pour annoncer nos fiançailles. Elle ne disait rien comme d'habitude, souriant à qui mieux mieux, candide et innocente. Je croyais lire dans son regard une grande satisfaction. Je croyais voir une femme enfant sur qui je pouvais compter. Sur qui je devais compter. Elle avait des projets. Qui se fondaient dans les miens. Nous allions partir. Partir pour Vera Cruz. Et y ouvrir un bar. Le plus beau bar de la côte. Nous y serions libre. Notre vie ne serait plus jamais la même. 6 Ça s'est pas vraiment passé comme ça. Pas du tout à vrai dire. Je me suis réveillé le lendemain vers deux heures de l'après midi. Avec une bonne gueule de bois. Seul. Sur le coup je l'ai pas cherché. Je l'ai même pas appelé. Et puis en allant chercher de l'aspirine j'ai trouvé son mot. « Désolé - Lucille » avec une trace de rouge à lèvres. Son rouge à lèvres. Dessinant sur le papier toilette l'empreinte de sa bouche généreuse. Sur le coup j'ai eu un pincement au coeur. J'ai eu mal. Très mal. Elle me plaisait cette môme. Même dans ce mot, elle me plaisait. C'était triste mais c'était elle, simple, naturel et généreux. J'ai eu encore plus mal quand j'ai voulu aller m'acheter des cigarettes et une bouteille de tequila. Elle n'était pas partie seule. Elle avait tout pris. Tout. Je n'étais plus libre. Ma vie ne serait effectivement plus la même. J'étais dorénavant un esclave. De son souvenir. De José et de sa famille. Et elle, elle n'était qu'une innocente. Une innocente aux mains pleines. |
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