La gueule ouverte  
 

C’était une période de vache maigre. Mon métier subissait, avec le changement de politique de la ville –venez à Vegasland, la ville des petits et des grands !-, une grave récession. Les temps changeaient, ou tout du moins ils essayaient. C’en était rendu à un point où chacun devait lutter pour ne pas perdre ce qui, autrefois, était un acquis naturel. Pour les mecs comme moi, les anonymes du crime, ça sentait le sapin. Mais j’aimais cette ville. Et je connaissais la suite ; un jour ou l’autre elle retrouverait la raison et redeviendrait ce qu’elle était : Sin City.

En attendant, je ne pouvais même plus bouffer où je voulais. J’étais devenu une persona non grata. Dur. Je m’étais donc replié dans un endroit qui manquait de tout, et surtout de charme : Reno. De là, je maudissais le maire et sa cohorte de rénovateurs entre deux bourrages de gueule. Je virais mal. De toute évidence, même si je n’en avais pas conscience, ça commençait à sentir furieusement le sapin sous mes pieds. Et y’a rien de pire que la mort lente ; elle vous laisse le temps de goûter au pire.

Je traînais donc au Riki, un bouge crasseux et sudiste rempli de Renoans de souche. Un endroit mal famé pour des gens bien. Une fois de plus on refaisait le monde avec le serveur qui, lui aussi, en avait mal aux foies de voir la ville – et par extension l’Etat-, virer du tout au tout. C’était mauvais. Sans parler qu’ils n’étaient plus chez eux, maintenant, les Renoans. Et ça, ça ne leur plaisait pas. Comme moi ça ne me plaisait pas d’être Renoan d’adoption. Il fallait que ça change. Et vite. Mais, dans cette affaire, nous n’étions que des victimes condamnées au silence. Je résolus donc un soir d'améliorer mon sort à défaut d'améliorer celui de ma ville.

C’est comme ça que je me suis mis à écumer les bars à la mode. J’avais acheté un costume de lin et des chaussures blanches ainsi qu’un pot de gomina, -j’avais toujours voulu ressembler aux pionniers du métier- et j’étais parti en observation dans les bars de la ville, à la recherche de quelques miettes de rêves.

Au bout de quelques jours, je jetais l’ancre au Paradise Blue, une imitation d’un célèbre lounge bar de Vegas. Une idée assez précise des drames qui s’y jouaient et des personnes qui les interprétaient se faisait petit à petit jour dans mon esprit. On dansait, on flirtait, on s’emballait, on s’engueulait, on se plaquait, on se trompait, on s’aimait. Un véritable condensé de la furie amoureuse et de ses conséquences. Il y avait là quelque chose à exploiter.

2

Ma méthode était la suivante : séduire, ponctionner puis braquer. Pour cela, il suffisait de se marier puis de divorcer. Et dans cet État, croyez moi, il n’y a rien de plus facile. Tout cela était couru d’avance. Non, ce qui me manquait, c’était une victime, car malheureusement, Reno n’était pas Vegas. Poules de luxe et femmes fortunées étaient aussi nombreuses qu’un nuage en plein été. Je ne levais pour ainsi dire que de la poussière. Je ne désarmais cependant pas et restais accroché à ma table du Paradise Blue, croyant toujours superstitieusement que mon salut viendrait de ce bar répliqué.

La déco, les tables, les verres, les employés, tout était bleu dans ce bar. Le mur fermant la piste de danse était recouvert d’un immense couché de soleil. Tout sentait l’eau de rose et la guimauve. A force de largesse, je m’étais mis dans la poche bon nombre de serveurs et serveuses qui, en retour m’apportaient une foule d’informations précieuses sur la clientèle : profil, statut marital, aspiration, niveau de vie, casseroles. Tout. Je connaissais le marché. Il ne me restait plus qu’à choisir ma cible.

Ginger avait 25 ans à peine. Brune dégingandée, elle trouvait ça cool de fréquenter Reno plutôt que Vegas. C’était plus « underground ». Mannequin, elle voulait faire de l’écriture son métier. Quant à Ashley, elle était alcoolique et accroc aux jeux. Interdit de séjour dans tous les casinos de l’Etat, elle ne se résolvait pas à quitter le désert pour Atlantic City. Femme mûre -50 ans, peut-être un peu moins-, elle était à la dérive et chaque soir l’entraînait un peu plus vers le fond.

Que pouvais-je attendre de telles femmes ? C’était là tout le risque de cette entreprise. Hormis les quelques informations fiables issues d’une observation assidue livrées ci avant, tout était basé sur des rumeurs et des ragots. Surtout au sujet de leurs fortunes respectives. On disait que la jolie Ginger était la fille d’un magnat de la presse québécois venue s’encanailler au Nevada, tandis que Ashley était annoncée comme la veuve d’un riche producteur d’Hollywood. Tout cela n’était que pure spéculation.

Convaincre Ginger de sortir avec moi fut finalement chose assez facile. Je n’avais qu’à être, à peu de choses près, moi-même. Fallait jouer la carte bizarre. Fallait jouer la carte voyou. Fallait jouer la carte voyou qui en a bavé dans la vie et qui est en fait si doux si fragile qu’on a envie de le réconforter. Après plusieurs tentatives infructueuses –madame voulait montrer qu’elle n’était pas fille facile et qu’elle avait une haute opinion de la relation amoureuse-, je décrochai mon rancard.

J’eus à peine le temps, pendant ce laps, de me rapprocher d’Ashley. Son cas était largement plus délicat. C’était en fait l’inverse. Je devais être l’homme de bien. Je devais être le sauveur car madame était salement amochée. Certains y verraient une proie facile. J’y voyais un piège. Démolie par l’alcool, ces réactions étaient complètement imprévisibles, et si j’arrivai à mener mon projet à bien, qui sait ce qui pourrait lui passer par la tête ? J’agissais donc prudemment et avec beaucoup de retenue car tout cela me semblait bien compliqué pour un gigolo comme moi.

3

A notre rendez-vous, Ginger était ravissante. En tenue de soirée, talons aiguilles, chignon et maquillage discret, elle resplendissait et prenait, à mes yeux toute sa valeur. Toujours avec mon costume de lin, je l’avais conduit là où elle voulait aller : à Sin City. Nous descendîmes au Bellagio et passâmes commande d’un menu gastronomique français. Mademoiselle était aux anges. Mademoiselle se révélait. Mademoiselle étalait ses bonnes manières et son goût du luxe. Un luxe dont, on le voyait, elle était l’enfant. On ne m’avait pas menti. Mademoiselle était riche. J’en salivai.

Les choses se précipitèrent alors après ce dîner. Ginger était une enfant gâtée. Ginger était une adulte ratée. Ginger vivait dans un monde de jouet. Et je me réjouissais d’en être le dernier. Je ne protestais pas lorsqu’elle me proposa le mariage, un soir à la sortie d’un combat au Ceasar’s - endroit où sa seule présence à mon bras suffisait à me redonner accès –, bien au contraire.

A la chapelle, toujours ce soir là, nous mîmes deux heures avant d’arriver devant le pasteur. Pendant tout ce temps, j’avais eu l’impression de reconnaître tous les ados en fugue du pays. Drôle de scène… Toujours est il que ce fut aussi bref pour nous que pour eux et 5 minutes après j’étais l’époux légitime de la seule héritière d’une des 10 plus grosses fortunes canadiennes.

Passé le moment où j’avais obtenu le certificat de mariage, je décidai de terminer cette comédie. Je me mit alors à prétexter toutes sortes de choses – pour lesquelles j’avais d’ailleurs perpétuellement besoin de son argent - et tentai l’éloignement progressif. Bientôt elle comprit le traquenard que je lui avais tendu et décida de rentrer au Canada. J’en étais aise. Il ne me suffisait plus qu’à attendre son coup de fil et réfléchir aux indemnités que je lui demanderais en échange du divorce, en même temps j’augmentais mes retraits, histoire d’accélérer les choses.

Les choses ne s’accélérèrent pas. Au contraire. Le temps passa, ma carte de retrait ne put plus rien retirer, ses numéros de téléphone ne furent plus attribués. J'étais ficelé.

Le Paradise Blue m'accueillit néanmoins en seigneur. Tous me félicitaient pour mon mariage et je percevais dans leur regard tout ce qui différencie Reno et Vegas : le succès.

Ashley se pointait toujours aux mêmes heures. J'ignorais ce qu'elle savait. J'ignorai si elle savait encore quelque chose de ce monde. J'avais alors tenté le coup. Je m'en étais approché. Les autres sifflaient d'admiration dans mon dos. Sur le moment , elle n'avait pas semblé me reconnaître. Je m'étais penché vers elle. Je lui avais demandé comment elle allait. Elle n'avait rien dit. Pas sur le moment puis elle m'avait lâché : « mieux que toi ». Je lui avait alors demandé des explications. Elle m'avait alors dit : «  tu sais y'a des choses avec lesquelles certains sont doués et d'autre pas ». Je lui avait demandé d'être plus clair. Elle s'était essuyée le nez, avait vidé son ver et asséné : « la plus belle des choses en ce monde est aussi la plus dangereuse. Tu as joué et tu viens de perdre, petit. Ça tu le sais déjà. Mais tu crois encore que tout est possible, pas vrai !?!. Tu crois que tu peux encore t'en sortir. C'est pour ça que tu es là, avec moi, pas vrai !?! Seulement c'est fini petit, y'a rien à faire, tu es condamné. ». Tentant de ne pas montrer mon trouble, je lui avais demandé « Condamné à quoi ? ». « Condamné à crever seul» .

5

Mon plan de secours était limpide. Séduire Ashley, la mettre sous le nez de Ginger ou de sa famille. La forcer à demander le divorce pour adultère, perdre son héritage, empocher celui d'Ashley, avec l'avantage qu'elle était beaucoup plus vieille. Clair. Net. Précis.

Mais Ginger était une fille bizarre. Une fille qui se foutait des conventions. Et c'était une fille intelligente. Elle était froide. Elle était sans coeur. Elle était inintéressante. Elle était comme moi. Et elle s'était vengé de la seule manière qui pouvait me faire mal :je serais son mari jusqu'à sa mort. Oui j'étais condamné. Condamné à crever seul. Mais ce que Ashley ne m'avait pas dit ce que ce serait la gueule ouverte.

 
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