La gueule que tu mérites  
 

J'ai grandi dans un petite bourgade du Montana dénommée Twinsville. La ville des jumeaux. Bien que ce nom ait une signification historique – la ville a été fondée par deux jumeaux- pour moi il veut dire : Tim et moi. On peut dire que si on a pas été jumeaux ça ne tient qu'au fait que nos mères respectives ont été incapables de pondre des oeufs homozygotes. Parce que pour le reste, c'était tout comme si on y était, jumeaux. Et si il a su très tôt à quoi je me destinais, la réciproque est également vraie. J'ai toujours su qu'il serait un homme de bien. Un homme droit. Un homme sur qui compter. Un flic. Et j'ai toujours su qu'un jour ou l'autre nos destins se recroiseraient.

C'est arrivé à Sin City. Depuis que j'y étais arrivé, j'avais pris l'habitude de traîner au Louxor. C'était ma période égyptienne. Je ne baisais que des filles à la peau bronzée recherchant -en vain- dans chacune d'elles une princesse pour régner sur mon royaume de ténèbres. Ce soir là, le Crystal coulait comme il faut sur les joues mordorées de Aloïsha, en attendant qu'il coule ailleurs. Chaque instant m'apportait sa dose de joie et d'allégresse. J'étais pharaon. Et je me faisais chier. Si bien que lorsque j'ai vu Tim entrer et se poster au bar avec un de ses collègues, je n'ai pas réfléchi bien longtemps avant d'abandonner mes piques assiettes.

Tim revenait d'un poste à L.A. Et espérait que Las Vegas ne serait qu'une étape. Un mauvais moment à passer. Je lui avais dit que peut-être cela pourrait être agréable. Il m'avait dit que c'était pas là qu'il voulait voir ses enfants grandir. C'est comme ça que j'ai su qu'il était marié et père de famille. Rien de bien surprenant en somme. Ce qui l'était plus, c'était le prénom de son gosse. C'était le même que le mien. Tim. Tim était de retour dans ma vie. Et j'en étais quitte pour une nouvelle caisse de crystal.

Je sais vous l'avez déjà trop entendu, mais c'est vrai, c'était bien comme si on ne s'était jamais quitté. Un vieux couple. Ses collègues nous regardaient bizarrement. Je lisais leurs pensées : putain des tarlouzes / Et dire qu'il y a un gosse là de dans. Des bons flics en somme. Gardiens de la morale et de l'AWOL1. Des vrais. Mais à vrai dire être considéré comme une tarlouze par des veaux de mer m'atteignait autant qu'un bretzel atteignait la gorge du président, juste assez pour me forcer à me racler la gorge. Tim était quant à lui au dessus tout ça. Il était magnanime. Ils se contentait de me lancer des « laisse faire, va, ils ne sont pas méchants ». Tout est question de point de vue.


Comme au bon vieux temps, je m'étais laissé ramener. J'avais pas voulu le faire monter dans mes appartements. Je voulais pas le choquer. Et puis je voulais qu'il reste sur un bon souvenir. C'a été le cas. On s'est fait la bise en se disant qu'il fallait qu'on se revoit. Je lui ai lâché mon numéro de portable en lui disant qu'il me rappelle quand il veut et en pensant que je faisais certainement une connerie. Après tout il portait un uniforme.

Quand j'ai poussé la porte de mon appartement, Aloïsha m'a sauté au cou. Elle était saoule. Et moi aussi. Ca n'a rendu la chose que plus hallucinée. Comme cette rencontre avec mon passé.

2

Tim a dû me rappeler 2 semaines après. Je bossais sérieusement sur un projet sur lequel on m'avait branché quelques jours plutôt et j'étais pas trop d'humeur à me divertir. Même Aloïsha ne comptait plus -pourtant je pensais bien avoir trouvé ma princesse nubienne-. J'avais donc été courtois mais ferme et peu disert. Faut dire que je fais un métier qui n'encourage pas trop la déconcentration.

Je les avais retrouvé avec Aloïsha une fois que tout avait été réglé et que mon esprit pouvait à nouveau s'égarer. Sa femme était ravissante, une sorte de beauté irradiante et naturelle. Une colombe. Quant au mioche, il était propre et ressemblait au gamin que je me souviens avoir vu sur une des pochettes d'album de Rage Against The Machine. Un ange. Ou un démon. Tout allait dépendre de son choix. Entre l'atavisme et l'empirisme. Bref, il m'apparaissait à la fois plein de promesse et terriblement menaçant. Un vrai mystère. Je pensais à Toutankhamon à chaque fois que je le regardais. Je me disais que c'était peut-être un signe. Les conversations allaient bon train. Aloïsha tenait toutes ses promesses. Oui, c'était peut-être un signe.

Le soir même nous fîmes l'amour sans protection. Sans barrière. Moi aussi je voulais un gosse. Et je sentais que c'était autre chose qu'une simple passade. Je sentais que c'était quelque chose de plus profond. Comme une revanche.

Le lendemain je me faisais porter pâle pour le projet sur lequel je m'étais évertuer de longues heures. Quelque chose prenait possession de mon cortex. Quelque chose appelée Conscience.

Je quittai mes appartements au Louxor la semaine suivante et partais en réglant la note mais sans laisser une quelconque adresse ou trace de l'endroit où j'irai. Aloïsha me suivait. Aloïsha me comprenait. Aloïsha en avait marre elle aussi.

Nous nous mîmes à la recherche d'un petit pavillon avec une chambre pour les enfants. Tim nous avait rancardé sur le pavillon qu'un flic laissait. Je le lui avait racheté comptant sans marchander. Aloïsha me suivait. Aloïsha avait laissé tomber son boulot sur le Strip et avait trouvé une place de serveuse dans un bar familial. Son ventre commençait à gonfler.

Tim me rendait régulièrement visite. Il me mettait sur des pistes pour un boulot régulier. Jamais il n'avait posé de question sur ce revirement. Jamais il ne s'en était étonné. Jamais il ne s'était demandé si l'équilibre allait se briser du fait de mon attitude. Jamais. Juste nous discutions comme au temps de Twinsville et tout ce que je pouvais bien faire de ma vie ne comptait pas. Seul comptait notre amitié.

3

Lorsque Tim est né, je travaillais comme coursier à Fresno -pas question, avec mon pedigree de bosser à Vegas- et j'apprenais le sens du mot labeur. Tim -l'autre- était avec moi à l'hôpital. C'est là qu'il m'avait demandé. Demandé pourquoi, pourquoi tout ça. C'est là qu'il m'avait dit «  tu sais, je te vois depuis un an, je vois tout tes efforts pour changer, je sais que ta conscience te travaille. Mais, il y a des points de non retour. Et ça fait longtemps que tu les as dépassé. Vilain tu es, vilain tu resteras. Rien ne change lorsqu'il est trop tard. On a tous la gueule qu'on mérite ».

Voila. Voilà ce que me donnait mon meilleur ami. Le mépris. Le dédain. La défiance. Comme tous. Comme vous. Alors, oui j'ai la gueule que je mérite. Oui, je ne pourrais pas en changer. Et oui méfiez vous de moi. Oui, priez pour ne jamais la voir. Car il sera trop tard alors.

 
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