| La poule aux oeufs d'or | |||
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Je suis comme tout le monde. J'en ai jamais assez. J'en veux toujours plus. Et comme tout le monde, ce qui m'attire le plus est ce que je ne peux avoir. Les casinos notamment. Tout leur argent frais, anonyme, sain, intouchable. Tout cet argent que je regardais tous les soirs de la semaine dégouliner des tables de jeux, des machines à sous, avant qu'il ne s'engouffre invariablement dans la poche des siciliens, des napolitains, des calabrais, des mormons. Tout cet argent qui finissait derrière une simple porte. Une simple porte qui, quand elle s'ouvrait, paraissait vide et vierge. Un endroit mystérieux. Un mythe. L'endroit le plus sûr de tout l'état du Nevada. Un jour, je ne sais plus lequel, je me suis mis à réfléchir à cette porte. A me demander ce qu'il pouvait y avoir de si inquiétant pour que tous les tarés qui tentaient d'y pénétrer sans y être invités ne la franchissent jamais dans l'autre sens. Bien évidemment, beaucoup de chose circulaient sur ces portes. Tout le monde avait vu Casino, de Scorcese. Tout le monde voyait des vieux rabougris classer le grisbi. Tout le monde rajoutait des colosses, des molosses, des contractuels, des flics ripoux, des agents de la CIA , du FBI, pour garder cette fameuse porte et ces vénérables crapules. Mais tout cela relevait de fantasmes nés de son inviolabilité. Pas de la réalité. C'est un flic, un jour que je le passais à l'interrogatoire, qui m'en avait dit plus. Je l'interrogeais sur tout à fait autre chose, une chose qu'il s'entêtait à ne pas vouloir me dire, et il avait essayé de sauver sa peau en m'expliquant, entre deux sanglots, que rien ne gardait cette porte. Rien de rien. C'était VRAIMENT comme dans le film de Scorcese. Il n'y avait que des vieux qui parlaient de baseball en écrémant le fric. Le flic avait fini dans un trou. Mais ces paroles, elles, résonnaient toujours dans mon crâne vide de jeune con. Je me devais de vérifier. Alors j'avais attendu toute une journée et toute une nuit au Stardust, et au moment où la porte s'était ouverte, j'étais à côté, complètement insignifiant, fondu dans le décor. Les mecs n'avaient pas fait attention à moi en ouvrant la porte. J'avais pu voir. Voir que ce putain de flic avait raison. C'était que des vieux. Qui comptait un argent qui ne demandait qu'à être pris. Quand on est jeune on croit tout savoir. Et on croit être le seul à savoir ce que l'on sait. J'étais donc le seul à connaître la vérité. Que je me gardais bien de divulguer. J'alimentais tout le contraire. Je disais que c'était imprenable, que j'avais vu des gardes armés jusqu'aux dents. Des mormons. Des fanatiques. Les gens sensés, eux, savent qu'il y a des choses qu'il ne faut pas faire. Ils savent qu'il y a des seuils à ne pas franchir. Seulement je ne connaissais pas de gens sensés. Je connaissais des voyous. Mûs par une seule chose. Le gros coup. Celui qui vous fait entrer dans la légende. Et s'attaquer au Stardust, c'était plus qu'un gros coup. C'était l'éternité à la portée des cons. 2 On s'était mis à se réunir régulièrement. On s'était mis à cogiter sévère sur notre avenir. On s'était à imaginer tous les scénarios possibles. Après mûre réflexion, nous étions entré dans le casino en flics. Des flics de toutes sortes. Des gars du comté, des gars de l'Etat, des gars de la police locale, des agents du FBI. On était bien 20. On avait produit de l'effet. Les gens s'étaient écartés pour nous laisser passer. Les gens s'étaient poussés pour nous permettre d'arriver à notre but. Les gens nous avaient ouvert la porte. A l'intérieur, on avait foutu les vieux à genoux et chaque flic du comté avait posé le canon de son flingue sur leurs nuques. J'étais le maître de cérémonie. J'avais donc déclamé mon texte. Vous êtes en état d'arrestation patati patala, je connaissais le texte par coeur pour l'avoir -déjà- trop entendu. Les vieux ne mouftaient pas. Les vieux gardaient le silence. Pendant que j'énumérais les crimes dont ils étaient suspectés, les agents du FBI raflaient tout ce qu'ils pouvaient. Et ça faisait un paquet. Un putain de gros paquet de fric prêt à l'emploi.
Dehors on avait foutu les vieux dans un fourgon et le fric dans nos poches et puis on était parti à tout allure, sirènes hurlantes, vers le désert et notre planque. Un agent du comté qui surveillait les vieux m'avait dit que les types n'avaient pas ouvert la bouche. Il n'avaient regardé personne. Ils ne s'étaient pas parlés. Ils s'étaient contenté de fixer le plancher. La planque était en fait une grotte que l'on connaissait tous depuis qu'on était môme. C'était le souvenir de nos dépucelages et de nos premières extorsions. Un lieu familier quoi. Au fil du temps on l'avait aménagé et quand on s'était pointé ce soir là, il y avait un coffre taillé dans la paroi du fond où on avait entassé notre butin et des chaises à sangles où on avait attaché nos petits vieux toujours muets. C'est à ce moment précis qu'on avait réalisé. On avait braqué un casino. On les avait baisé. Ils n'y avaient vu que du feu. Et, cerise sur le gâteau, on avait 4 papys parmi les plus respectés et craints de la planète. Ils étaient là. A notre merci. Très vite on s'est foutu sur la gueule. L'alcool aidant, on avait tous notre idée de ce qu'il fallait faire aux vieux. Y'en a qui voulait les traîner sur le strip au cul de voitures conduites par des héroïnomanes. D'autres qui voyaient une poule aux oeufs d'or. Un truc à ne plus jamais avoir à à foutre quoi que ce soit. Moi, j'étais d'avis qu'on prenne le temps de réfléchir. Qu'on se casse vite fait et qu'on pense à tout ça à tête reposée. Histoire de ne pas attirer l'attention et de prendre une décision raisonnable. Finalement la chance sourit aux audacieux. Après être rentré tranquille chez nous, avoir vu à la télé nos silhouettes méconnaissables braquer le casino le plus célèbre de la planète, les choses semblaient continuer à nous sourire. Un d'entre nous, à la volonté tenace, avait pris contact par des moyens que je ne connais toujours pas, avec la famille qui régissait le casino et toute une partie de la vie de Vegas. Une famille dont les grands patrons étaient enfermés dans notre grotte. Cette famille avait fini par reprendre contact avec nous. Et elle acceptait de payer. De payer cher. De payer très cher pour nos vieux croûtons. Il fallait cependant ne pas se griller. Nous entrions dans le crime de haute volée. Nous entrions dans la légende. Aussi, nous décidâmes de faire les choses sérieusement et de ne surtout pas nous exposer. Fallait se la jouer discret. Fallait se la jouer effacé. Fallait se la jouer invisible. Pour ça, on a recruté des acteurs toxicos. Ils allaient nous incarner. Ils allaient jouer le rôle de leur vie. On les avait recruté dans les bars de pédés des collines. Tous shootés. Tous HIV positive. Tous en perdition. On leur avait promis tri thérapies gratos, came à volonté et voyage aux bahamas. On leur avait promis la terre et tout ce qui va avec. Et ils étaient trop shootés pour comprendre. Le plan était simple. Les toxicos se rendaient au lieu, branchés, et encaissaient tout en indiquant la planque des vieux. Les calabrais retrouvaient les vieux. Les toxicos se barraient. On encaissait les toxicos. On se débarrassait des toxicos. On partait au chaud. On entrait dans la légende. Les calabrais puisque c'était des calabrais avaient tout accepté. Ça sentait bon. Les toxicos avaient été branchés et puis envoyés au lieu de rendez vous, un bar à putes du strip. Les choses s'étaient passées simplement. Les calabrais s'étaient pointés à l'heure et n'avaient pas cherché à faire de problèmes. Ils avaient donné la thune et n'avaient posé aucune question indiscrète en attendant de retrouver leurs parrains. On avait gagné. 3 Officiellement, notre histoire reste le plus beau casse réalisé sur la planète. Officiellement nous sommes des légendes. Officiellement nous alimentons les fantasmes de tous les petits voyous. Officiellement nous représentons ce qu'ils rêvent tous de faire. Nous sommes entrés dans la mythologie corrompu de Sin City. Officiellement. Notre vérité est toute autre. Notre vérité, comme la vôtre, reste cachée. Ce qu'on n'avait pas calculé c'est que les vieux, ils ne pouvaient plus refaire surface. Ils ne pouvaient plus se montrer. Ils étaient grillés. Parce qu'ils allaient être cuisinés. Cuisinés par les flics. Les flics allaient vouloir savoir ce qui s'était passé. Ils allaient devoir expliquer ce que tant d'argent foutait dans leur poches. Ils allaient devoir expliquer la raison de nos actes. Ils allaient devoir tuer la poule aux oeufs d'or. Si bien que leur famille avait lavé son linge sale. Et l'hydre avait mué. Et l'hydre avait proposé de nouvelles têtes. Qui avaient respecté l'omerta. Et appliqué la vendetta. Ce sont d'abord tous les branleurs de la bande, qui avaient trouvé le moyen de revenir sur Vegas pour investir dans un casino, qui s'étaient fait refroidir un soir anonyme. Et puis ce sont mes deux meilleurs potes qui s'étaient fait chopés en Colombie. Leurs nouveaux associés, barons de la drogue en cheville depuis des décennies avec les Calabrais en Europe, les avaient vendus. Et enfin moi. A cause de ma nouvelle vie. A cause de mon bar à Caracas. Là où tous les fugitifs coursés par les flics ou la Mafia venaient se réfugier ; tenus par les couilles ; ne demandant pas mieux que de rendre service pour retourner du bon côté de la frontière. Ils ne m'ont pas tué. Juste je ne peux plus ni marcher ni bander ni parler ni sortir de cette bulle, de cette chambre, de cet hôpital. Juste je sais que la poule aux oeufs d'or elle est à eux. Juste je sais que ces choses là ça existe. Mais pas pour tout le monde. |
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