Les gros  
 

 

à Downset

 


L'Amérique est devenu un pays de gros. Il suffit de se balader dans les travées de manchots de n'importe quel casino de Vegas pour le constater. Ils sont là, en équilibre sur un tabouret bien trop petit pour leur graisse, à beugler contre les machines. Ils sont là, à marcher sur leurs semblables pour récupérer un jeton de plus, ignorant toutes les règles de savoir vivre. Ils sont là, vautrés dans leurs pop-corn à attendre de changer leur destin. Ils sont là, morts.

1

Je revenais depuis quelque temps du Venetian ou plusieurs coups foireux m'avait fait pensé qu'il me portait la poisse. Le Bellagio me semblait alors beaucoup plus accueillant et à même de remplir mes poches. Le Bellagio appartenait à cette époque aux Bartoli. La rumeur l'annonçait à vendre mais le volume d'argent qu'il pompait à chaque seconde me faisait douter. Des zombies, il en venait toujours des 4 coins de la planète pour claquer leur fric. Le truc était de le prendre avant qu'il ne soit trop tard.

J'avais repéré ce soir là un petit porteur hésitant. C'était un groupe de gros venu en famille passer leurs vacances au Bellagio. Ils s'étaient pris une suite par couple et erraient devant mon nez entre les tables de jeu et le parc de machines à sous. Je voyais bien qu'ils hésitaient. Je voyais bien qu'ils se demandaient si ce qu'il allaient faire était bien. Je me proposai d'abréger leurs souffrances.

Je n'agissais jamais seul. Pour mes coups au Bellagio, je m'appuyais sur un garçon d'étage nommé Jim. Au fil du temps, celui que j'avais recruté, s'était avéré un allié fidèle. Jim était une force de la nature, un vrai Saint Bernard qui s'était mis en tête que j'avais besoin d'être protégé. Et lorsque je l'avais sonné , il s'était rapidement pointé avec son habituel regard inquiet. Je savais néanmoins ce que je faisais.

La chose fut réglée en moins de temps qu'il ne faut pour le dire. Une fois que Jim m'eut ouvert les portes des deux suites, je fis mon affaire de leurs cartes de crédits, portefeuilles et bijoux ainsi que des dix flacons de dope en tout genre qui traînaient sur la tablette de salle de bains.
Au moment de faire les comptes, je reversai sa part à Jim qui une fois de plus me gratifiai d'un « tu sais, je ne les mérite pas » et m'empressai de rencontrer le petit dernier des Bartoli pour lui remettre la part qui revenait au proprio. Ma journée était faite.

Je me réveillai le lendemain soir au son de mon téléphone. Jim voulait me remercier. Jim voulait m'inviter à une soirée . Jim voulait se faire pardonner. De quoi ? Je n'en sais strictement rien. J'acceptai néanmoins l'invitation et lui demandai l'adresse où se retrouver. C'était sur les collines. C'était à un endroit où il valait mieux ne pas trop mettre les pieds. C'était chez les voyoux. Les vrais.

Je comprenais en franchissant le seuil de la villa que Jim ne se contentait pas d'être garçon d'étage ou de m'ouvrir les portes. Jim, je l'ai dit, était une force de la nature. Un corps body-buildé 100% naturel. Et ce qui permettait à Jim de vivre, c'était tout autre chose. C'était quelque chose qu'il n'avait jamais pu avouer à sa famille. C'était sa queue.

Sa villa, car c'était la sienne, s'élevait sur deux étages. Une piscine courait sous la verrière pour ressortir dans le jardin. C'est accoudé au bar aquatique que je passai le début de la soirée. Jim allait et venait riant aux éclats et m'adressant toujours de temps à autre son regard inquiet. Quant à moi, je comprenais sa désinvolture quant à l'argent que je me faisais une joie de lui donner après chacune de mes petites affaires.

La soirée avançant, je finis par discuter sérieusement avec plusieurs personnes , toutes raffinées, dont les visages me rappelaient tous quelque chose.

2

Le retour au Bellagio fut rude. Jim était venu me saluer et me remercier d'être venu à sa soirée comme si j'étais quelqu'un d'important. Je savais néanmoins qui de nous deux pesait le plus. Ce qui n'arrangea rien à mon humeur, bien au contraire.

Pour éviter de trop cogiter sur mon sort, je me remis au travail bien que j'eus assez pour tenir une semaine, ce qui normalement savait me contenter. Je quittai donc mon fauteuil et le cocon que me tissait petit à petit les mojitos pour partir en chasse. Les pigeons étaient là, n'attendant que d'être plumés. Les machines à sous braillaient leur fric et les gros s'engraissaient. Je repérais cependant un nouveau couple de petits porteurs. Des gens qui venaient de l'Arkansas. Des gens qui avaient économisé toute l'année pour goûter au Bellagio. Des gens qui étaient déçu. Des gens pour qui le rêve se brisait. Des gens qui allaient partir sans lâcher leur dîme.

Je me refusai, par entêtement, à m'adresser à Jim pour entrer chez eux. Je me rendais compte que nous ne vivions pas dans le même monde et j'étais trop fier pour m'avouer que j'étais bien plus faible que lui. Je décidai donc de forcer la porte de la chambre par mes propres moyens.

J'étais recroquevillé sur la serrure, lorsque l'on vint me coller la plus belle frousse de ma vie. C'était une femme. Belle, refaite, dont la vue me rappela tout de suite l'endroit où je l'avais vu et le travail qui la nourrissait. Elle me demanda si j'avais perdu ma clé et me proposa de m'aider à l'ouvrir. Je ne pus soutenir son regard et acceptai son aide. Elle était douée. Bien plus douée que moi. Et elle était belle. Bien plus belle que moi.

3

Létisha finit, après plusieurs soirs consacré à m'aider à ouvrir des portes, à forcer ma propre serrure et à venir vivre chez moi. J'étais enchanté. C'était une fille gentille, cultivée auprès de laquelle j'aimais m'endormir le soir. De plus, elle était délicate et peu encline aux commentaires désobligeants sur mon mode de vie. C'était nickel. J'étais son allumette – rapport à mon poids- elle était mon briquet -rapport à ce que vous savez-. Tout allait bien. Je fermais les yeux sur ce qui la faisait vivre, lui apportant autant de réconfort et de bien être qu'il m'était possible de lui donner. Chose que j'avais autant besoin de donner qu'elle de recevoir. Je crois que c'est à ce moment où j'ai cru en être amoureux.

Ensuite, il me devint de plus en plus difficile de fermer les yeux. Ensuite je dus faire face à la réalité. Ensuite j'avais découvert des seringues dans la poubelle de la salle de bains. Au début j'avais pas cherché à comprendre. Et puis j'avais trouvé des doses. Et puis ses bras s'étaient de plus en plus mouchetés. Et puis j'avais découvert ce que je n'avais pas voulu voir. J'avais découvert que des films peuvent tuer. Que les gros sont bien plus dangereux qu'ils ne le savent eux-même. Ils sont l'avenir d'une nation dont je n'ai plus aucune pitié.

 
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