| L'état originel | |||
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A lépoque, je traversais une phase assez bizarre. Joccupais mon temps à errer de bar en bar sans parler à personne. Une sorte de voyage au bout de moi-même. Je ne sais pas combien de bars javais écumé cette nuit là. Javais fini par échouer au Venetian. Les tables étaient encore en forme de gondoles. Les serveurs sy trimballaient en taxi lagunaire, le bâton propulseur compris. Dans un coin, il y avait un décor en trompe lil qui avait la prétention, si on y insérait la tête, de vous offrir une belle photo de vous sur une gondole à Venise. Cétait kitsch. Cétait démodé. Ça sentait léchec et le rêve dautruche. Jétais ivre. Jai rien vu venir. Je m'étais réveillé le matin suivant avec la gueule de bois. Une telle gueule de bois que javais vidé mon tube daspirine. Et puis je me m'étais vautré devant le câble sans me poser de questions. Jétais à un point où je ne cherchais pas à comprendre. J'étais à un point où je cherchais jusquà quel point jaccepterais de ne rien comprendre. Et jétais pas au bout de mes peines. En
fait, ils mavaient repéré depuis un moment mais ils
sétaient décidés au Venetian. Ils se sont pointé
le lendemain chez moi. Jétais en vrac, sur mon canapé.
A attendre. A essayer de ne penser à rien. Jy arrivais. Pas
pour ça que jaccédais au nirvana. Disons que je navais
pas peur du vide. Je my plaisais. Je my complaisais. Ils mavaient
donc dérangé en pleine séance de glande et ils étaient
allés direct au but. Ils me connaissaient. Ils me connaissaient
bien. Ils connaissaient mes références. Ils appréciaient
mon travail. Ils voulaient que je bosse pour eux. Ils voulaient que je
braque une banque. Jétais bien amoché lorsque jen ai poussé la porte le lendemain soir. Javais limpression dêtre dans une centrifugeuse. Ça tournait fort. Mais je me disais que je pouvais boire encore un verre. Et peut-être même un autre. Et un autre. Et encore un autre. Jai rejoint le bar et commandé une pinte de Bud et un double scotch. Jai enquillé mon double scotch direct. Et puis un autre. Et encore un autre. Et puis ils me sont tombés dessus. Jai commencé à cogiter à ce quils mavaient dit trois jours plus tard, le temps de dessoûler. Jai eu du mal. A dessouler. Le reste jétais rôdé. Jai pas eu de mal à échafauder mon plan et à dresser la liste des commodités qui me seraient nécessaires pour arriver à nos fins. A vrai dire jagissais de manière automatique. J'agissais en me regardant agir. Comme si cétait un fantôme qui sactivait et que moi, je continuai à ne rien foutre. Sorte de dédoublement. Je vivais deux choses à la fois. Et même aujourdhui je ne sais pas laquelle étais la plus vrai. Cest moi qui les ai contacté la fois suivante. Je leur ai dit ce dont jallais avoir besoin et puis le délai nécessaire. Ensuite je me suis envoyé une bouteille de vodka. 2 Jai émergé une semaine après, lorsquils sont venus mapporter le matériel. Ils se sont contentés de le déposer et de poser deux ou trois questions dont je ne me souviens pas. Sans doute en rapport avec le travail. Le plan était simple. Rien de compliqué. Rien de sophistiqué. De labordable. Entrer. Neutraliser. Piller. Nettoyer. Sortir. 5 phases. 5 phases connues, reconnues, maîtrisées, apprises par choeur, enfance de lArt. Entrer. Pas compliqué. Plus facile que le FBI. Je me suis ouvert la porte en 30 secondes. Je ne me suis pas méfié. Faut dire que jétais bien entamé. Autant que la bouteille de vodka. Javais limpression de vivre une expérience mystique. Une sorte de rite initiatique. Je venais dentrer. Dentrer dans le monde. Le monde de la cible. Et javais tout éclaboussé. Un vrai carnage. Neutraliser. Simple. Fallait rendre impuissants, aveugles et sourds tous les pare feux, logiciels traqueurs et autre anti virus qui se cachaient sur la machine, tapis dans un coin, prêt à me trouver et me tuer. A vrai dire, jétais bien équipé. Et javais fait un peu plus que neutraliser. Je métais enflammé. Javais tout niqué. Tout. Y compris les clavier et les souris. Jétais seul dans la machine. Jétais peinard. Et javais du temps. Piller.
La tâche la plus ardue. Une machine, ça va. Un réseau,
grmblr, ça va. Des réseaux, pffiou, cest dur. Jétais
donc face à une situation qualifiée, par tous ceux qui sy
sont déjà frottés, de DUR. D'aucun aurait pris le
temps dy regarder avec moi, lauraient même qualifié
de TRÈS dur. Mais personne nétait derrière
moi à me couvrir. Exceptée la vodka. Qui me donnait des
ailes. Je métais donc engagé. Une voix lointaine me
disait de me fixer un objectif réaliste, de ne pas chercher à
en prendre plus que je ne pouvais en emporter mais tout cela était
loin, à la surface. Moi, jétais au fond. Tout au fond.
Là où il fait noir. Noir absolu. Sortir. Après une telle erreur, dont je navais évidemment pas conscience, je suis sorti en coupant mon ordinateur. Point barre. Et moi où jétais ? Dans deux mondes. Non dans aucun. Un monde fait de passerelles et de lignes de codes interminables où la nasse de la police robotique se resserrait, me condamnant à rendre les armes. Et un autre monde, fait dinsomnies, dalcool et de junk-food où je narrivai pas à remettre les pieds. Et moi, MOI, je nétais nulle part tout en ayant conscience des deux. Ne pouvant en choisir aucun. Car aucun nen valait la peine. Mais vivant les deux. Les entremêlant. Pour en faire un troisième. Uniquement accessible à ma propre conscience. Fruit de celle-ci et lenglobant totalement. Ce qui fait que je nai rien fait. Même pas ouvert une autre bouteille. Ou tenter de sauver ma cyber peau. 3 Certains disent que la schizophrénie est un dédoublement de personnalité. Possible. Cest surtout une disposition mentale à vivre les rêves comme sil sagissait de la réalité. Le retour parmi mes semblables allait me mettre en position de choisir. Leur monde. Ou le mien. Au chaos mental post opératoire a succédé une phase de sérénité totale. Les choses senchaînaient vite. Et bien. Je me suis mis à ranger mon appartement. A faire le vide. A oublier. Et jy arrivais bien. Je venais de naître. Je venais de naître à nouveau. Et rien de ce que javais pu faire il y avait seulement dix minutes ne me contrariait ou minquiétait. Ça nexistait tout simplement plus. Ça navait JAMAIS existé. Ils sont apparus alors que je courais à la lisière du désert, sur les hauteurs. Des mecs. Des mecs en noirs. De la tête au pieds. Par 40° à lombre. Des mecs anormaux. Des mecs tout droit sorti de mon imagination ? Je nen savais rien. Ça faisait un moment que le cyber casse sétait produit et je navais aucune nouvelle daucune sorte. Je navais pas rallumé mon ordi. Et personne ne mavait contacté. Cétait la première chose anormale que je constatais depuis. Si javais échappé à mes démons pendant tout ce temps là, je ne métais pas pour autant mis à partager la réalité des autres. Jétais plutôt entré dans un monde, qui, du noir absolu avait viré au blanc immaculé. Dun monde à lautre. Lun pas plus vrai que lautre. Tout ce que je faisais devait me permettre de me repentir. De quoi ? De mes démons évidemment. Javais soif de pureté. Javais donc viré sportif. Et ces mecs sur mon parcours de jogger, je narrivai pas à savoir sils étaient le fruit de mon cerveau de taré, où celui de ce monde de tarés. Jai commencé à y voir plus clair lorsquils me sont tombés dessus, quils mont bâillonné, plongé la tête dans un sac et chargé dans un pick up. Quand ils mont libéré et attaché sur une chaise, une lampe dans les yeux, une ombre se dessinait derrière. La voix qui en émanait ne métait pas inconnue. Je lavais déjà entendu. A la télé. Cétait le patron dune banque. La Banque de Las Vegas. 4 Évidemment que la cible mavait retrouvé. Évidemment quelle voulait que je lui donne les noms des salauds qui lui avaient fait ça. Évidemment quelle était prête à faire disparaître toute trace de mon génome. Évidemment. Seulement dans lhistoire les méchants nétaient pas tout noirs et les gentils tout blancs. Ils étaient tous noirs et blancs. Les victimes étaient autant des bourreaux que les bourreaux des innocents. Et je me voyais mal dénoncer des innocents. Alors ils ont frappé. Fort. Jusquà ce que je ne puisse plus douter de la réalité dans laquelle la vie mavait projeté. Cest à ce moment là que je me suis rendu compte. Que je me suis rendu compte quil ny avait ni blanc ni noir. Ni dautre monde. Uniquement létat originel. Jai donc mordu. Comme une bête. Mordu à men arracher les dents. Mon cerveau turbinait à plein régime. Il mannonçait une chose. Que le Monde était en Moi et que jétais dans le Monde. Quel que soit sa couleur. Alors je suis sorti. Dehors, le jour ma aveuglé. Mais jy voyais clair. |
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