L'état originel  
 

A l’époque, je traversais une phase assez bizarre. J’occupais mon temps à errer de bar en bar sans parler à personne. Une sorte de voyage au bout de moi-même.

Je ne sais pas combien de bars j’avais écumé cette nuit là. J’avais fini par échouer au Venetian. Les tables étaient encore en forme de gondoles. Les serveurs s’y trimballaient en taxi lagunaire, le bâton propulseur compris. Dans un coin, il y avait un décor en trompe l’œil qui avait la prétention, si on y insérait la tête, de vous offrir une belle photo de vous sur une gondole à Venise. C’était kitsch. C’était démodé. Ça sentait l’échec et le rêve d’autruche. J’étais ivre. J’ai rien vu venir.

Je m'étais réveillé le matin suivant avec la gueule de bois. Une telle gueule de bois que j’avais vidé mon tube d’aspirine. Et puis je me m'étais vautré devant le câble sans me poser de questions. J’étais à un point où je ne cherchais pas à comprendre. J'étais à un point où je cherchais jusqu’à quel point j’accepterais de ne rien comprendre. Et j’étais pas au bout de mes peines.

En fait, ils m’avaient repéré depuis un moment mais ils s’étaient décidés au Venetian. Ils se sont pointé le lendemain chez moi. J’étais en vrac, sur mon canapé. A attendre. A essayer de ne penser à rien. J’y arrivais. Pas pour ça que j’accédais au nirvana. Disons que je n’avais pas peur du vide. Je m’y plaisais. Je m’y complaisais. Ils m’avaient donc dérangé en pleine séance de glande et ils étaient allés direct au but. Ils me connaissaient. Ils me connaissaient bien. Ils connaissaient mes références. Ils appréciaient mon travail. Ils voulaient que je bosse pour eux. Ils voulaient que je braque une banque.
Une semaine a passé. Je ne me souviens de rien. C’était VRAIMENT une drôle de période. Et puis ils m’ont passé un coup de fil, dans un bar. Ce qui voulait dire qu’ils me suivaient. Qu’ils me suivaient pas à pas. Je ne me suis pas méfié. J’allais et venais entre nulle part et ailleurs, déconnecté. J’enlevai chaque jour une barrière de plus entre la folie et ma vie. Ils m’ont donné rendez-vous au Jimmy’s.

J’étais bien amoché lorsque j’en ai poussé la porte le lendemain soir. J’avais l’impression d’être dans une centrifugeuse. Ça tournait fort. Mais je me disais que je pouvais boire encore un verre. Et peut-être même un autre. Et un autre. Et encore un autre. J’ai rejoint le bar et commandé une pinte de Bud et un double scotch. J’ai enquillé mon double scotch direct. Et puis un autre. Et encore un autre. Et puis ils me sont tombés dessus.

J’ai commencé à cogiter à ce qu’ils m’avaient dit trois jours plus tard, le temps de dessoûler. J’ai eu du mal. A dessouler. Le reste j’étais rôdé. J’ai pas eu de mal à échafauder mon plan et à dresser la liste des commodités qui me seraient nécessaires pour arriver à nos fins. A vrai dire j’agissais de manière automatique. J'agissais en me regardant agir. Comme si c’était un fantôme qui s’activait et que moi, je continuai à ne rien foutre. Sorte de dédoublement. Je vivais deux choses à la fois. Et même aujourd’hui je ne sais pas laquelle étais la plus vrai.

C’est moi qui les ai contacté la fois suivante. Je leur ai dit ce dont j’allais avoir besoin et puis le délai nécessaire. Ensuite je me suis envoyé une bouteille de vodka.

2

J’ai émergé une semaine après, lorsqu’ils sont venus m’apporter le matériel. Ils se sont contentés de le déposer et de poser deux ou trois questions dont je ne me souviens pas. Sans doute en rapport avec le travail.

Le plan était simple. Rien de compliqué. Rien de sophistiqué. De l’abordable. Entrer. Neutraliser. Piller. Nettoyer. Sortir. 5 phases. 5 phases connues, reconnues, maîtrisées, apprises par choeur, enfance de l’Art.

Entrer. Pas compliqué. Plus facile que le FBI. Je me suis ouvert la porte en 30 secondes. Je ne me suis pas méfié. Faut dire que j’étais bien entamé. Autant que la bouteille de vodka. J’avais l’impression de vivre une expérience mystique. Une sorte de rite initiatique. Je venais d’entrer. D’entrer dans le monde. Le monde de la cible. Et j’avais tout éclaboussé. Un vrai carnage.

Neutraliser. Simple. Fallait rendre impuissants, aveugles et sourds tous les pare feux, logiciels traqueurs et autre anti virus qui se cachaient sur la machine, tapis dans un coin, prêt à me trouver et me tuer. A vrai dire, j’étais bien équipé. Et j’avais fait un peu plus que neutraliser. Je m’étais enflammé. J’avais tout niqué. Tout. Y compris les clavier et les souris. J’étais seul dans la machine. J’étais peinard. Et j’avais du temps.

Piller. La tâche la plus ardue. Une machine, ça va. Un réseau, grmblr, ça va. Des réseaux, pffiou, c’est dur. J’étais donc face à une situation qualifiée, par tous ceux qui s’y sont déjà frottés, de DUR. D'aucun aurait pris le temps d’y regarder avec moi, l’auraient même qualifié de TRÈS dur. Mais personne n’était derrière moi à me couvrir. Exceptée la vodka. Qui me donnait des ailes. Je m’étais donc engagé. Une voix lointaine me disait de me fixer un objectif réaliste, de ne pas chercher à en prendre plus que je ne pouvais en emporter mais tout cela était loin, à la surface. Moi, j’étais au fond. Tout au fond. Là où il fait noir. Noir absolu.
Nettoyer. J’ai mis du temps à retrouver mon chemin. J’ai mis du temps à tout sortir. J’ai mis du temps à refaire surface. D’ailleurs je n’ai pas fait surface. J’ai juste rebranché les fils, renoué les codes et balancé un virus par mail pour masquer tout ça. C’était pas nettoyé. Non, c’était pire que de n’avoir rien fait. C’était bâclé. Pas professionnel. SUICIDAIRE. Mais la seule chose que je voyais, c’est que ma bouteille était vide, que le matche de basket allait commencer et que la nuit était tombée. Alors j’ai fait au plus vite. Et n’importe comment.

Sortir. Après une telle erreur, dont je n’avais évidemment pas conscience, je suis sorti en coupant mon ordinateur. Point barre. Et moi où j’étais ? Dans deux mondes. Non dans aucun. Un monde fait de passerelles et de lignes de codes interminables où la nasse de la police robotique se resserrait, me condamnant à rendre les armes. Et un autre monde, fait d’insomnies, d’alcool et de junk-food où je n’arrivai pas à remettre les pieds. Et moi, MOI, je n’étais nulle part tout en ayant conscience des deux. Ne pouvant en choisir aucun. Car aucun n’en valait la peine. Mais vivant les deux. Les entremêlant. Pour en faire un troisième. Uniquement accessible à ma propre conscience. Fruit de celle-ci et l’englobant totalement. Ce qui fait que je n’ai rien fait. Même pas ouvert une autre bouteille. Ou tenter de sauver ma cyber peau.

3

Certains disent que la schizophrénie est un dédoublement de personnalité. Possible. C’est surtout une disposition mentale à vivre les rêves comme s’il s’agissait de la réalité. Le retour parmi mes semblables allait me mettre en position de choisir. Leur monde. Ou le mien.

Au chaos mental post opératoire a succédé une phase de sérénité totale. Les choses s’enchaînaient vite. Et bien. Je me suis mis à ranger mon appartement. A faire le vide. A oublier. Et j’y arrivais bien. Je venais de naître. Je venais de naître à nouveau. Et rien de ce que j’avais pu faire il y avait seulement dix minutes ne me contrariait ou m’inquiétait. Ça n’existait tout simplement plus. Ça n’avait JAMAIS existé.

Ils sont apparus alors que je courais à la lisière du désert, sur les hauteurs. Des mecs. Des mecs en noirs. De la tête au pieds. Par 40° à l’ombre. Des mecs anormaux. Des mecs tout droit sorti de mon imagination ? Je n’en savais rien. Ça faisait un moment que le cyber casse s’était produit et je n’avais aucune nouvelle d’aucune sorte. Je n’avais pas rallumé mon ordi. Et personne ne m’avait contacté. C’était la première chose anormale que je constatais depuis. Si j’avais échappé à mes démons pendant tout ce temps là, je ne m’étais pas pour autant mis à partager la réalité des autres. J’étais plutôt entré dans un monde, qui, du noir absolu avait viré au blanc immaculé. D’un monde à l’autre. L’un pas plus vrai que l’autre. Tout ce que je faisais devait me permettre de me repentir. De quoi ? De mes démons évidemment. J’avais soif de pureté. J’avais donc viré sportif. Et ces mecs sur mon parcours de jogger, je n’arrivai pas à savoir s’ils étaient le fruit de mon cerveau de taré, où celui de ce monde de tarés.

J’ai commencé à y voir plus clair lorsqu’ils me sont tombés dessus, qu’ils m’ont bâillonné, plongé la tête dans un sac et chargé dans un pick up. Quand ils m’ont libéré et attaché sur une chaise, une lampe dans les yeux, une ombre se dessinait derrière. La voix qui en émanait ne m’était pas inconnue. Je l’avais déjà entendu. A la télé. C’était le patron d’une banque. La Banque de Las Vegas.

4

Évidemment que la cible m’avait retrouvé. Évidemment qu’elle voulait que je lui donne les noms des salauds qui lui avaient fait ça. Évidemment qu’elle était prête à faire disparaître toute trace de mon génome. Évidemment. Seulement dans l’histoire les méchants n’étaient pas tout noirs et les gentils tout blancs. Ils étaient tous noirs et blancs. Les victimes étaient autant des bourreaux que les bourreaux des innocents. Et je me voyais mal dénoncer des innocents. Alors ils ont frappé. Fort. Jusqu’à ce que je ne puisse plus douter de la réalité dans laquelle la vie m’avait projeté. C’est à ce moment là que je me suis rendu compte. Que je me suis rendu compte qu’il n’y avait ni blanc ni noir. Ni d’autre monde. Uniquement l’état originel.

J’ai donc mordu. Comme une bête. Mordu à m’en arracher les dents. Mon cerveau turbinait à plein régime. Il m’annonçait une chose. Que le Monde était en Moi et que j’étais dans le Monde. Quel que soit sa couleur. Alors je suis sorti. Dehors, le jour m’a aveuglé. Mais j’y voyais clair.

 
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