| Métaphysique du pion | |||
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Faut dire que j'étais pas vieux. Et que Vegas n'était pas ce qu'elle est. C'était une autre époque et j'étais quelqu'un d'autre en somme. Conquérir la ville, acheter un casino, baiser toutes les filles de la planète, tuer des poulets, devenir riche, voilà ce qui composait mon horizon. Ça valait aussi pour les gens avec lesquels j'écumais le Strip. Nous étions soudés, déterminés et complètement inconscients. Issus du middlewest, on s'était agglutiné, poussé par un instinct grégaire. Au bout de six mois nous étions quinze. Chacun ayant été apporté par les vents du Destin sur les rivages de Sin City à bord d'un esquiffe en peau de rêves, nos points communs et nos ambitions s'étaient vite mêlés. Nous étions les K15. Les Killin'15. Une belle bande de branleurs. Dès mon arrivée, je m'étais posté devant les jambes infinies des call-girls du MGM. J'aimais la boxe. Et les jambes infinies. Le MGM était pour moi. Tel fut mon chemin. Les autres avaient suivi le leur, qui ressemblait terriblement au mien. Les choses se passèrent en branlette nerveuse du cortex jusqu'à ce que plus aucun de nous ne puisse assurer la tournée suivante ou la moindre ligne de coke. Nous étions refaits. Nous devions agir dorénavant. Notre premier coup fut une bijouterie. Ce qui n'était guère malin. Pas que nous ne fumes pas à la hauteur, le casse se passa très bien, mais parce que nous étions pas très avancé avec nos ferrailles. Nous n'étions pas CONNECTES. Nous ne savions pas comment transformer ces cailloux en billets verts. Ce fut les filles du MGM qui en profitèrent en premier. Nous nous sommes mis à les couvrir de bijoux en échange de notre retour au comptoir du MGM et à nos rêves. A défaut d'argent nous en avions au moins la saveur. Ce qui suffisait à nous contenter. Les filles du MGM ne sont pas livrés à elle mêmes. Elles appartiennent au casino. Elles sont salariées en quelques sorte. Certes, leur salaire n'apparaît jamais dans les livres de compte, mais elles sont d'une certaine manière membre de la famille. Elles avaient ce qui nous manquait. Une famille. Ce fut Carolyn qui nous mit en rapport avec les Vecchioni. La bijouterie appartenait à un des petits fils Vecchioni. Ou du moins elle allait lui appartenir après qu'une offre qui ne pouvait être refusée soit faite au propriétaire actuel. Et le braquage apportait de l'eau au moulin des Vecchioni, rapport à l'insécurité de cette ville et à la nécessité de s'en protéger. C'était ce que l'on peut appeler la chance des débutants. Hugo Vecchioni était un vieillard. Limite grabatère. Il me rappelait Dennis Hopper dans Blue velvet. Avec la même folie dans le regard. Il nous avait reçu chacun séparément dans un premier temps. Histoire de nous jauger. S'il faisait vieux, son esprit était toujours vif et ses fils ne prirent jamais la parole. Il mena l'entretien de bout en bout sans jamais radoter. C'était un homme redoutable, même à quelques jours du fauteuil roulant. Nous réussîmes tous à priori à éviter la mort ce jour là car il nous reconvoqua quelques jours plus tard , tous ensemble cette fois-ci. Quand nous ressortîmes, nous savions. C'est ainsi que moururent les K15. C'est ainsi que nous devînmes des affranchis. 2 Nous commençâmes par le plus bas poste et le plus révélateur des personnalités. L'encaissement des impayés. Nous arrivions à 15. Chacun tenait à son tour le rôle de leader et les autres leur batte ou leur flingue. En général les gens ne traînaient pas pour payer et nous n'avions pas besoin de faire de mal à qui que ce soit. C'était ça la force du nombre. A aucun moment nous fumes tenté par une quelconque trahison vis à vis de notre employeur. Jamais. C'est ce qui nous permit d'accéder à l'étape suivante. Celle que nous attendions tous. Celle pour laquelle nous étions venus à Sin City. Les Vecchioni sont des gens méfiants. Très méfiants. Peu enclins aux confidences et convaincu du principe qu'il vaut mieux être ignorant que trop instruit pour survivre. Nous ne sûmes ainsi que le strict nécessaire de ce à quoi nous étions préparés. Chacun reçut individuellement ces consignes des fils Vecchioni, si bien à quelques jours de la mise en route nous ne nous étions toujours pas revus et étions incapables de savoir ce que les autres allaient faire et même s'ils allaient en être. Ce que moi je savais, c'était que nous allions braquer une banque. Ce que moi je savais c'est que l'on me faisait plus confiance qu'aux autres. Ce que moi je savais c'est que j'aurais à remettre le fric là où on me l'avait dit. Ce que moi je savais c'est que j'avais une énorme responsabilité. Ce que moi je savais c'est que j'allais voir si je pouvais résister à un énorme tas de billets verts. Quant aux autres, je ne savais rien de ce qu'ils savaient. Nous n'étions que des pions n'ayant aucune vision nette de l'échiquier ni même des véritables joueurs. 3 C'est du suicide. Voilà ce que je m'étais dit, lorsque j'avais garé la voiture et laissé les autres prendre d'assaut le commissariat 15. A priori les autres en savaient plus long que moi. A priori les autres savaient que nous n'allions pas braquer une banque mais la maison poulaga 15. A priori j'étais hors du coup. Et j'avais tout le temps de ruminer sur les raisons qui avaient poussé les Vecchioni à me mentir. Des épaules trop frêles ? Un goût trop mesuré pour le risque ? Le temps passait trop lentement. Les premiers coups de feu me tirèrent de mes réflexions. Les choses tournaient mal de toute évidence. Cela n'avait rien de surprenant. C'était RÉELLEMENT un suicide. Des cris montaient de partout. Des sirènes hurlaient de toutes part. Des caves sortaient du commissariat en sang courant dans tous les sens en criant. Ça virait mal. Ça virait au cauchemar. Les flics arrivaient de toutes parts. En un quart d'heure, le commissariat 15 était en état de siège. En 15 minutes, mes potes s'étaient faits coincés. En 15 minutes, j'avais ouvert exactement 110 fois ma porte de voiture, armé mon flingue 114 fois , compté les balles 114 fois plus une. Mais j'avais des consignes. Je ne devais pas bouger. Je ne devait pas bouger car tout était prévu. Bientôt je vis le folklore habituel se mettre en place : les tireurs d'élite grimpant sur les toits d'en face, la foule goguenarde se massant derrière les rubans jaunes, les forces d'interventions prenant positions et chargeant leurs fusils à pompes, le négociateur entrant et sortant de l'immeuble, le commissaire beuglant qu'aucun mal ne leur serait fait s'ils libéraient les otages. Bientôt je compris que rien ne me permettrait de revoir mes potes. Bientôt je me mis à voir très distinctement chacun de leurs visages en surimpression du spectacle qui s'étalait devant. Bientôt je me mis à prier pour chacun d'eux. Bientôt j'allais plonger. Bientôt. 4 L'Enfer ressemble à un appel téléphonique. Et le Diable s'appelle Giuseppe Vecchioni. Je laissai bien 3 sonneries s'écouler avant de prendre l'appel. Je mis bien 5 secondes une éternité- avant de prononcer le moindre mot. Ensuite le temps n'eut plus aucune importance. Je mis le contact et démarrai, laissant mes potes, mes seuls amis dans cette ville pourrie, à leur propre sort. Ce jour là, 24 banques furent dévalisés en moins de deux heures. Je ramassai le butin des 8 que le commissariat 15 avait la charge de protéger. Ailleurs, dans la ville, 2 autres types effectuaient la même chose au même moment. Je faisais dorénavant partie de la légende de Sin City. 5 Aucun des membres des commandos en charge de prendre d'assaut les commissariats 13 , 14 et 15 ne survécut à la prise d'assaut des forces spéciales. Aucun des dollars subtilisés durant les braquages ne fut jamais retrouvé. Aucun organisme ne put offrir un meilleur taux de placement que les casinos à partir de ce jour là. Aucune banque ne réussit à s'implanter sur le Strip et à obtenir une assurance suffisante à partir de ce jour là. Ce fut le jour où Las Vegas changea. Le jour où de pion je suis devenu fou. Et être pion ou un fou sur cet échiquier, cela ne change rien, car seuls compte les joueurs. |
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