Tout vient à point à qui sait attendre  
 

A vrai dire, je n’étais pas amoureux. Pas vraiment. Je dirais plutôt que j’étais sous le charme. Faut dire qu’il y avait de quoi. Brune pulpeuse, elle avait le regard noir et perçant. Ses jupes, toujours mi-longues donnaient à voir ce que l’on ne pouvait toucher : des mollets fermes et des chevilles fines. Le reste était à l’avenant. Une beauté sauvage et raffinée. Un paradoxe.

Le soir où je l’ai vraiment remarquée, c’était pour le combat WBF des poids lourds. Le Ceasar était bondé. Tout le gratin officiel et officieux était venu voir deux blacks s’étriper. Comme beaucoup de gens, venus montrer qu’ils n’étaient ni mort ni en prison je me foutais royalement du match. J’étais là pour prendre le pouls de la ville. Voir si le marché se portait bien. Et le marché se portait bien. Ce qui rendait tout le monde joyeux. Sauf elle. Elle était au bras d’un mec que je connaissais de réputation, un homme d’affaires, et semblait se faire royalement chier.

On s’était revu quelques temps après toujours au Ceasar. J’y étais pour affaire. Elle n'y faisait rien. Une fois mon rendez vous terminé, j’étais allé me poster au bar pour mon bourbon de fin de contrat. Elle m’y avait rejoint. A distance respectable. J’avais eu du mal à ne pas loucher sur ses jambes fines et bronzées. Elle, elle était toute entière à son dry martini. Plus je la regardais plus je m’imaginai des trucs. Et puis elle m’avait fait un numéro qu’on ne voit que dans les films. Sa chevelure s’était mise à flotter au ralenti pour me révéler son visage aux proportions parfaites. Sa bouche m’avait alors lancé d’une voix suave : vous n’auriez pas du feu par hasard ?

A partir de là, on s’était mis à se voir régulièrement. En cachette, parce que l’homme d’affaires du combat de boxe était son mari. On se voyait une à deux fois par semaine. L’après midi. Toujours au Palace. Comme j’y avais mes entrées, ça ne bavait pas. Et on avait une suite pour nous. Même le mystère percé, son charme agissait toujours. J’étais…ébloui. Chaque parole qu’elle prononçait portait en elle la promesse solennelle d’un bonheur éphémère. Autant dire que je buvais ses paroles. Et que j’avais bien écouté son histoire de fille du Midwest, diplômée d’UCLA en anthropologie, venu à Vegas pour étudier et restée à Vegas pour profiter. Derrière cette enveloppe charnelle parfaite, se cachait un esprit brillant.

Bientôt nos rendez-vous clandestins ne lui suffirent plus. Elle se mit à vouloir partir vivre avec moi en Californie. Et pour que nous fussions à l’abri du besoin, elle m’avait même exposé son plan. Je devais gagner la confiance de son mari puis obtenir les informations nécessaires au détournement de sa fortune colossale. Fortune qu’il lui avait refusée en l’épousant. Fortune qu'elle ne se résolvait pas à oublier. Évidemment, cela m’avait laissé plutôt circonspect. Mais le simple fait de croire que je la possédai m’avait rendu fier. Et orgueilleux. Et aveugle. Et TERRIBLEMENT con. A tel point que je n’avais même pas réfléchi. Ni aux conséquences de s’attaquer à l’un des barons de l’immobilier de Vegas ; ni aux moyens d’y arriver.

2

Je m’étais rapidement mis à fréquenter les salons huppés du district de Vegas, ceux où l’on parlait d’argent, d’OPA et de spéculation immobilière, ceux où se montrait son mari. J’avais vite compris que ce mec ne faisait rien. Tout le travail incombait aux parasites qui gravitaient autour de lui et qui, sur chaque transaction, ne se gênait pas pour se servir. Qu’il en soit conscient ou pas, il laissait faire. Ce qui allait me faciliter la tâche.
Au bout de quelques semaines, j’avais sympathisé avec quelques uns des agents immobiliers à son service. Qui, fiers de leurs exploits, ou inconscients du danger qu’ils couraient, se montrait particulièrement disert sur leurs agissements. Je finis par faire mon choix parmi eux pour ne plus m’intéresser qu’à un seul. M. Johnson.

M. Johnson s’occupait exclusivement des placements multiples et variés de M. le Mari (pour des questions de vie ou de mort et même si on peut dire qu’il y a dorénavant prescription, je préfère ne pas vous révéler son nom, ce sera donc M. le Mari). Tout ce qu’il brassait était virtuel. Et représentait des sommes colossales. Suffisantes pour nous mettre à tout jamais à l’abri du travail. En bon escroc, il se servait déjà suffisamment pour rendre son salaire anecdotique. Sa méthode, classique, consistait à retenir un cent sur chaque dollar placé. Et ça marchait. Ce que je lui proposai, c’était de voir grand. C’était de prendre le reste. Il m’avait envoyé paître.

Après m’avoir renvoyé boulé encore deux ou trois fois, M. Johnson finit par céder à l’appât du gain. Et se mit à cogiter dur pour trouver une solution afin de tout prendre en un coup et de se barrer. Le coup des paradis fiscaux étant une technique employée par les gens « honnêtes », cette possibilité ne nous était pas possible. Comme de retirer l’argent en petites coupures. Il fallait trouver autre chose.

C’est en pensant au Stardust que ça m’était venu. C’est le nom. Le nom qui m’y avait fait penser. Et les caprices de la miss. Une miss que je ne pouvait voir avant la fin du contrat. Ce qui était voulu. Pour qu’il ne se doute de rien. Mais ce qui était rudement dur à vivre. Si dur que je m’était remis à fumer. Et chaque volute bleue me rappelait les arabesques que faisait son corps entre mes mains. Un vrai calvaire. Dont je voyais peut-être, avec ce « Poussière d’Etoile », la fin.

Que sont les poussières d’étoiles ? Les planètes. Les rochers innombrables qui peuplent le vide intersidéral. Des rochers que l’on pouvait nommer. Des rochers qui étaient à vendre.

Lorsque M. le Mari m’avait appelé, il m’avait demandé si c’était long pour le nommer. Je lui avais dit que non. Et j’avais à peine bataillé pour le convaincre que tout cela prendrait forcément de la valeur avec le temps et que ça valait bien les 20 millions de dollars que je lui demandais (somme équivalente à la totalité de ces transactions financières). Je pouvais remercier M. Johnson.

L’argent fut versé comme convenu sur notre compte commun, à la belle et moi, à réception d’un certificat prouvant que l’astéroïde n°0321XV684 était bien la propriété de M. le Mari et était baptisé du nom de son heureux propriétaire.

3

C'est lorsque je décidai de revoir la belle, avec la preuve que l'argent était bel et bien sur notre compte et que nous allions pouvoir filer, que je me suis rendu compte que je n’étais pas amoureux. Que tout son charme, ses déclarations ne m’avaient pas dupés, en tout cas pas si profondément qu’on aurait pu le croire, que j’aurais pu le croire. Parce que j’étais comme elle. Je n’aimais qu’une seule chose dans la vie : l’argent. Et j'excusai son acte. Son braquage. Son retrait immédiat des 20 millions de dollars vers je ne sais pas où. L'appât du gain, voilà ce qui nous avait relié. Et ça ne pouvait être durable.

N’empêche que les premiers jours ce fut dur. Car j’avais plutôt vu un règlement à l’amiable là où elle m’imposait un diktat. Je me retrouvais à avoir mis du fric à moi dans l’affaire. Avec un retour sur investissement néant. Madame était cruelle.

La nouvelle de sa disparition occupa les unes des quotidiens pendant une bonne semaine. Je les lisais toutes, à la recherche d’indices sur sa possible destination. Je lisais aussi les nouvelles concernant M. le Mari. De ce côté-là j’étais tranquille. M. Johnson avait tellement bien ficelé son coup que M. le Mari ne se doutait de rien et continuerait à se douter de rien pendant très longtemps. Bah oui, qui tient à cadastre des astéroïdes ?

Au bout d’une semaine, elle était reléguée dans la page « portés disparus ». Il n’y avait donc plus aucun espoir de la retrouver. J’en étais fort marri. D’autant plus que par mon réseau je n’obtenais aucun résultat probant.

La situation se compliquait, je n’étais pas un chasseur de primes moi, et j’avais plus l’habitude d’être chassé que chasseur. Je ne pouvais cependant pas renoncer. Question d’amour propre. Et d’argent.

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C’est M. Johnson qui me sauva. Comment ? Et bien, M. Johnson n’avait pas plaqué son emploi. Il suivait toujours le portefeuille de M. le Mari, qui se reconstituait tout doucement. Il suivait pour cela les marchés. Les marchés financiers. Et il tomba un jour sur un investisseur. Californien. Fantôme. Riche. De vingt millions de dollars. Or M. Johnson n’avait pas oublié. Il n’avait pas oublié ce qu’il avait perdu dans l’affaire. Et ce qu’il pouvait perdre à tout moment. Alors M. Johnson s’était renseigné. Et avait su. Su qui c’était. Et il avait découvert qu’une chère madame lorgnait très fort sur la totalité des biens de M. le Mari. On n’avait même pas besoin de se faire connaître.

L’appât du gain. C’est l’appât du gain qui avait failli me perdre. Et cette envie d’avoir tout tout de suite. Cette envie infernale propre aux enfants gâtés. Aux orgueilleux qui pensent qu’on leur doit tout tout de suite. Et c’est l’appât du gain qui l’avait perdu.

5

Aujourd'hui j'ai diversifié mes activités. Dans l’escroquerie financière. Et soutire cent par cent les vingt millions de dollars de Madame selon la méthode traditionnelle et implacable utilisée par M. Johnson. Et je sais. Je sais dorénavant que tout vient à point à qui sait attendre.

 
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