| Vegasgate | |||
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Je dois être en fin de carrière. Voilà à quelle conclusion j'étais arrivé. Peut-être que je me ramollissais, peut-être que j'étais dépassé, toujours est-il que je n'étais plus convié sur les gros coups. Tout ce à quoi j'avais droit se résumait à des succursales sans grand intérêt ni argent. J'étais donc d'une humeur plutôt maussade lorsque Luigi m'avait demandé de me présenter au casino. Luigi était le petit dernier d'une grande famille. Une vieille famille installée à Vegas depuis la prohibition. Autant dire que c'était une famille bien assise, un membre actif de l'aristocratie criminelle de ma ville. Je lui devais donc le respect. Je me devais aussi de rester poli et courtois, rapport à mon espérance de vie. C'est donc avec un sourire enjôleur et aussi hypocrite qu'il m'était donné d'en faire que je lui avais tendu la main et demandé ce qu'il comptait boire. Comme à son habitude, il avait passé commande d'une bouteille de Cianti et je savais que celle-ci serait suivie d'ici peu par une bouteille de Grappa. Luigi était le plus italien des américains que je connaissais. Érudit, il avait déjà fait plusieurs voyage là-bas en Sicile et connaissait sur le bout des doigts l'histoire de ce pays comme celle de cette ville. Je peux pas dire que c'était un gangster. Non. C'était un dandy qui fricotait avec le Diable, voilà ce qu'il était. Un personnage atypique. Je l'aimais bien. Je le craignais encore plus. Cet homme ne vivait pas avec les hommes. Il vivait avec les livres. Et quand on savait cela ce qui n'était pas donné à tout le monde- certaines choses devenaient bien plus claires. On pouvait alors comprendre certaines de ses décisions. Ces décisions qui, à ses yeux, rentreraient dans l'histoire et qui, aux yeux des autres, l'avait fait surnommé le Boucher, un surnom dont il connaissait l'existence et dont il encourageait l'emploi. Luigi
souhaitait donc me parler. Après m'avoir servi un verre de Cianti
, que je ne pouvais refuser, il s'était lancé dans une analyse
globale de notre ville. Vegas souffrait. Vegas changeait. Vegas devenait
un paradis pour gogo. Vegas perdait indiciblement son lustre d'antan.
Vegas devenait familial. Et c'était mauvais. Très mauvais.
Il fallait que cela change. Il fallait remettre la ville sur les bons
rails. Et vite. Avant qu'il ne soit trop tard. 2 Après que nous ayons fini la troisième bouteille de Grappa, Luigi, toujours aussi frais me salua et me laissa le soin de régler la note. Je dus compter les billets à 3 reprises. J'étais ivre. Et cette ivresse n'était pas tant due au Cianti et à la Grappa qu'à notre conversation. Je
logeais au Bellagio. Compte tenu de la récession, j'avais dû
y abandonner ma suite au profit des gros de passage en ville pour une
chambre certes de superficie décente mais coincé entre les
gogo middle class de tout ce que le pays comptait comme ville perdus.
C'était une sensation désagréable de savoir que pour
cette ville des obèses avaient dorénavant plus de droits
et de laisser passer que des gens comme moi. Ce matin là, je n'avais
néanmoins pas le temps de m'apitoyer sur mon sort. Je commençais par me rendre au City Hall. Bâtiment imposant tout en stuc et colonnes antiques, il ouvrait dans un grand hall aux dimensions titanesques. Deux comptoirs d'accueil y étaient présents, minuscules. Le nez dans un dossier, je passai mon chemin, et pris l'escalier pour me rendre compte du trajet. Trois étages composaient le centre d'activité de la mairie. Au premier étage, étaient les services sociaux. Un longue file d'attente s'étirait devant les guichets d'où une voix vocodérisée annonçait à chacun son numéro de passage. Il n'y avait là que des afro américains et quelques latinos. Il me dévisagèrent de la tête aux pieds lorsque je traversai le hall et me dirigeai vers le deuxième étage. C'était ici l'exécutif de toute la ville. S'y entassaient les services d'urbanisme, de R.H., des impôts, tout ce que la ville comptait de cadres jeunes et dynamiques en charge de faire appliquer la politique qui elle, émanait directement du troisième. Le troisième était un immense et unique bureau. Celui du maire. Après avoir sympathisé avec sa secrétaire, j'appris qu'il y avait en fait la salle de délibération du conseil municipal adossée au bureau du maire, qui à ce moment refusait toute entrevue, même avec les journalistes, dont pensait elle, je devais faire partie. Il y avait bien sûr des alarmes partout et le maire avait récemment fait installé un coffre afin d'y ranger les dossiers confidentiels mais ça évidemment, il ne fallait pas que je le mette dans mon article, la ville comptait tellement de criminels que M. le Maire avait besoin de tous et de toutes pour nettoyer la ville. J'en étais persuadé. 3 Tout le monde connaît le Watergate. Un cambriolage fait par des gens qui n'avaient jamais cambriolés de leur vie. Un échec, un exemple cité par les vieux pour former les jeunes.Et bien j'avais l'exact contraire à effectuer. Le compromettant, nous le savions, ne figurait nulle part dans le bureau du maire. Le compromettant, il était chez nous. Nous n'avions besoin que d'une chose : rétablir l'équilibre. Salir un petit peu M. Propre. C'était la ma mission. C'était là ce que j'avais à faire. C'était là ce que j'ai fait. 4 A 20h17, un des kapo du boucher m'avait remis une enveloppe dont je ne devais rien savoir mais dont je savais tout. A 20h48, je brouillais les fréquences du système d'alarme du City Hall avec la complicité de la Société de gardiennage et de surveillance et l'assentiment des forces de polices. A 20h58, je franchissais, avec le concours du Shériff du Comté de Clark, les barrières de sécurité qu'étaient le deuxième étage et ces cadres workaddicts. A 21h07, j'ouvrais les portes désécurisées du bureau du maire. A 21h12, je déposais l'enveloppe sur son bureau. A 21h19, je sortais du City hall et reconnectais le système d'alarme. A 21h55, j'allumais ma première cigarette depuis 5 ans. A 22h03, je prenais conscience des rouages de la démocratie façon Vegas. Et j'étais drôlement rassuré. 5 Je touchais ma part de bénéfice que bien des mois après, lorsque Luigi Scarfallo devint le premier maire italo américain de Las Vegas. Comment cela est arrivé ? Et bien , ce que j'avais accompli avait été le point de départ d'une énorme réaction en chaîne. Cette enveloppe contenait de l'argent . Elle contenait très exactement 13 millions de Dollars en billets de 1000 dollars. M. le Maire n'avait su que faire de cet argent. M. le Maire n'avait pas pigé ce qui lui arrivait. M. le Maire avait fait don de cet argent à des oeuvres de réinsertion sociale de Las Vegas. M. le Maire avait été loué pour son intégrité. M. le Maire avait continué de durcir le ton. M. le Maire avait commencé à faire le ménage dans la police. La politique de M. le Maire avait permis d'arrêter des poissons avec un peu d'envergure. La politique de M. le Maire avait permis d'arrêter M. Tafallios. Et M. Tafallios avait avoué avoir donné à M. le Maire la somme de 13 millions de dollars en billets de 1000 dollars. Et le lien avait été fait avec les oeuvres caritatives. Et alors la parole de M. le Maire ne valut plus rien. Et alors M. le Maire fut contraint de démissionner pour prouver son innocence. Et alors Luigi Scarfallo s'était présenté au poste de Maire. Et alors les morts avaient voté. Et les casinos retrouvés leurs lustre. Et moi ma suite. Il n'y a rien de plus sale que la politique. A part peut-être ceux qui la font. |
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